IA, un écran de fumée ?
L’intelligence artificielle est devenue la grande promesse technologique de notre époque. Elle est présentée comme une révolution inévitable, capable de résoudre la crise climatique, d’augmenter la productivité, de démocratiser le savoir, voire de « sauver l’humanité ». C’est précisément ce récit que Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa attaquent dans IA : Le grand enfumage, publié chez Payot.
Le titre annonce la méthode : démonter l’emballage idéologique qui entoure l’IA contemporaine. Non pas pour nier l’existence de cette technologie, ni ses usages possibles, mais pour rappeler ce qu’elle est réellement : une industrie lourde, matérielle, énergivore, sociale, géopolitique et profondément politique.
Le « cloud » n’a rien d’un nuage : il repose sur du béton, des câbles, des mines, des serveurs, de l’eau et de l’électricité.
Deux auteurs qui connaissent la machine de l’intérieur
Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa ne parlent pas depuis une position extérieure au numérique. Tous deux codirigent Data for Good, un collectif qui rassemble des spécialistes de la donnée, de l’intelligence artificielle et du numérique autour de projets d’intérêt général.
Lou Welgryn vient des enjeux climatiques et environnementaux. Elle a notamment travaillé sur les impacts systémiques du numérique et sur les questions de transition. Théo Alves Da Costa, de son côté, est ingénieur en intelligence artificielle et en data science. Cette double compétence donne au livre une force particulière : la critique ne vient pas d’un rejet instinctif de la technologie, mais d’une connaissance précise de ses mécanismes, de ses promesses et de ses angles morts.
Le livre d’un contre-récit
IA : Le grand enfumage s’attaque à plusieurs mythes devenus dominants. Le premier est celui de l’IA magique, presque autonome, capable de produire de l’intelligence à partir de rien. Les auteurs rappellent au contraire que ces systèmes reposent sur des infrastructures gigantesques, des bases de données massives, une consommation énergétique croissante et une organisation mondiale du travail largement invisibilisée.
Le deuxième mythe est celui de l’inéluctabilité. Selon le discours des grandes entreprises technologiques, il faudrait adopter l’IA partout, immédiatement, sous peine d’être dépassé. Cette rhétorique de l’urgence empêche le débat démocratique. Elle transforme un choix de société en fatalité technique.
- Un coût écologique réel : construction de centres de données, fabrication de puces, extraction de minerais, consommation d’eau et d’électricité.
- Un coût social invisible : annotation, tri, modération et nettoyage des données par des travailleurs précaires, souvent situés dans les pays du Sud.
- Un coût démocratique : concentration du pouvoir technologique entre les mains de quelques entreprises privées capables d’imposer leurs priorités au débat public.
Une technologie très matérielle
L’un des apports essentiels du livre est de faire sortir l’IA de son imaginaire immatériel. Derrière une interface fluide et quelques phrases générées en quelques secondes, il y a des centres de données, des semi-conducteurs, des chaînes logistiques, des terres rares, des réseaux électriques et des systèmes de refroidissement. L’IA ne flotte pas au-dessus du monde : elle l’extrait, le consomme et l’organise.
Ce rappel est décisif à une époque où la technologie est souvent présentée comme une solution écologique par nature. Les auteurs contestent cette évidence. Une technologie ne devient pas vertueuse parce qu’elle est numérique. Elle doit être évaluée à partir de ses usages réels, de ses infrastructures, de ses effets sociaux et de ses externalités.
Le travail humain que l’on ne veut pas voir
Le livre insiste aussi sur un autre point rarement mis en avant : l’IA dite « générative » repose sur une quantité considérable de travail humain. Des personnes trient des images, annotent des textes, modèrent des contenus violents, vérifient des résultats, corrigent des bases de données. Ce travail est souvent sous-payé, externalisé et rendu invisible par le discours de l’automatisation.
La promesse d’une machine autonome masque donc une réalité plus brutale : une partie de l’intelligence artificielle est alimentée par du travail humain précaire. C’est là que la critique sociale rejoint la critique technologique. L’IA n’abolit pas le travail, elle le déplace, le fragmente et le rend parfois moins visible.
La question n’est pas seulement de savoir ce que l’IA peut faire, mais qui décide de ses usages, qui en paie le prix et qui en tire le bénéfice.
Une question politique avant d’être technique
Welgryn et Alves Da Costa refusent l’idée selon laquelle l’IA serait un simple outil neutre. Automatiser une décision administrative, remplacer une relation de service, produire des images sans artistes, surveiller des populations ou orienter l’information ne sont jamais des opérations purement techniques. Ce sont des choix politiques.
Le cœur du livre est là : reprendre le pouvoir sur les usages. Non pas accepter l’IA parce qu’elle existe, mais se demander où elle est utile, où elle est nuisible, où elle doit être encadrée, et parfois où elle doit être refusée. Cette position est plus exigeante qu’un simple enthousiasme technophile ou qu’un rejet global. Elle oblige à regarder chaque usage en face.
Un essai salutaire
IA : Le grand enfumage arrive à un moment où le débat public semble souvent confisqué par les mêmes acteurs : dirigeants de la tech, investisseurs, cabinets de conseil, pouvoirs publics fascinés par la promesse de modernisation. Le livre apporte un contrepoint nécessaire, documenté et accessible.
Sa principale qualité est de relier les enjeux : climat, travail, économie, souveraineté, démocratie, imaginaire du progrès. L’IA n’y est pas traitée comme une simple innovation, mais comme un système industriel et culturel qui transforme déjà nos manières de produire, d’apprendre, de créer et de décider.
On peut discuter certains angles, trouver le ton parfois frontal, mais difficile de balayer la question posée par les auteurs : voulons-nous vraiment laisser quelques entreprises privées définir seules les contours du monde technologique à venir ?
