Les irréductibles de l'IA
Les trois métiers les plus souvent annoncés comme condamnés sont, données à l'appui, ceux où l'IA a le moins progressé.
Le contre-pied nécessaire
Trois métiers reviennent systématiquement dans les discours sur les « menaces » de l'IA générative en audiovisuel : le storyboard, le doublage et le jeu d'acteur. Ce sont pourtant les trois métiers pour lesquels les données d'emploi disponibles montrent aujourd'hui l'impact le plus limité, ou le plus mal identifié. Ces données existent grâce à un dispositif rare dans le paysage européen : l'Observatoire des métiers à l'heure de l'IA, créé par Audiens, l'Afdas et le CNC, qui publie une note de conjoncture trimestrielle par famille de métiers. Son objectif est d'objectiver, plutôt que de supposer, les effets de l'IA sur l'emploi.
Storyboard : un métier stable malgré la crise
La première note de conjoncture, publiée en mai 2025 à l'occasion du Festival de Cannes, portait sur le storyboard, identifié dès le lancement de l'étude comme l'un des métiers les plus exposés à l'IA générative, capable de produire des images ou d'assister à la mise en scène visuelle.
Les chiffres, portant sur l'année 2024, montrent une activité stable : 719 personnes exercent une activité de storyboarding, très majoritairement salariées (84,5 %, contre 15,5 % comme assistants storyboarders), pour un total de 433 106 heures de travail (soit une moyenne de 602,4 heures par salarié) et une masse salariale brute de 12,7 millions d'euros, soit 17,7 K€ par personne en moyenne.
Les entretiens menés auprès des professionnels et des sociétés d'animation apportent l'explication : à ce stade, ni les outils, ni les processus de production, ni les cultures professionnelles de l'animation ne permettent aux outils d'IA de jouer un rôle déterminant dans cette étape, qui reste un métier hautement créatif autant que technique.
Ni les outils, ni les processus de production, ni les cultures professionnelles de l'animation ne permettent aux outils d'IA de jouer un rôle déterminant dans cette étape.
L'étude reste toutefois prudente sur le moyen terme : elle évoque un risque de polarisation du secteur, avec d'un côté des studios misant sur des productions originales où le storyboarder garde son rôle clé, et de l'autre des acteurs spécialisés dans des productions standardisées destinées aux canaux numériques, où la dimension créative du métier pourrait passer au second plan, derrière un rôle de supervision.

Doublage : une baisse d'activité, mais pas (encore) à cause de l'IA
La deuxième note de conjoncture, publiée en octobre 2025, porte sur les comédiens de doublage. C'est sans doute l'exemple le plus utile pour désamorcer les raccourcis habituels. Le constat de départ est net : depuis deux ans, la filière du doublage accuse un recul d'activité. Mais ce recul est directement rattaché à la conjoncture du secteur audiovisuel, et non à un remplacement par l'IA : la production de séries par les plateformes de streaming a diminué, tout comme la diffusion d'œuvres étrangères nécessitant un doublage.
Sur les usages eux-mêmes, la note est tout aussi précise : des outils capables de générer des voix existent déjà, mais restent trop mécaniques pour concurrencer le jeu d'un acteur, en particulier sur les productions premium. Un professionnel interrogé résume la limite technique actuelle : l'IA n'imite pas encore l'émotion humaine.
L'IA n'imite pas encore l'émotion humaine.
Concrètement, l'emploi des comédiens n'est pour l'instant pas directement affecté ; les voix synthétiques sont surtout utilisées sur des contenus plus simples : documentaires, animation pour enfants, vidéos en ligne.
La note pointe cependant une évolution à surveiller à moyen terme : le clonage vocal combiné à la traduction automatique pourrait, à terme, permettre des doublages entièrement produits par IA, reproduisant la voix et les intentions d'un acteur. Une telle évolution pourrait fragiliser certains studios français au profit d'autres pays producteurs, notamment les États-Unis. Le sujet est d'ailleurs assez sensible pour avoir fait l'objet d'une question au Sénat en 2025, portant sur la protection des droits des artistes du doublage face à l'émergence de l'IA : un signe que l'attention politique sur ce métier précède, pour l'instant, l'impact mesuré sur l'emploi.
Un autre indicateur, tiré d'une enquête CNC menée en mai 2024 auprès d'un panel représentatif de la population française, mérite d'être mentionné avec prudence : une proportion significative de Français (autour de 46 % selon cette enquête) se déclare gênée par le recours à des voix générées par IA dans le doublage. C'est un signal d'acceptabilité sociale à ne pas négliger, indépendamment des données d'emploi.
Direction d'acteurs et jeu : la frontière la plus solide, pour l'instant
Le sujet le plus polémique reste celui des acteurs entièrement générés par IA. En septembre 2025, le studio Xicoia a présenté Tilly Norwood, décrite dans la presse comme la première actrice entièrement générée par IA, dans une scène de film. Sa productrice, Eline Van der Velden, a défendu publiquement l'idée que l'ère des acteurs synthétiques n'est plus « en train d'arriver », mais qu'elle est déjà là.
Le monde professionnel francophone reste, pour l'instant, beaucoup plus circonspect. Thomas Leclercq, réalisateur belge de courts métrages d'animation, rappelle qu'à chaque bouleversement technique du cinéma (passage au numérique, images de synthèse, rotoscopie, fonds verts, performance capture), on a annoncé la disparition du cinéma traditionnel, sans que cela se produise. Il anticipe plutôt une redirection d'une partie des professionnels vers des formes de production plus artisanales. Son inquiétude porte ailleurs, sur une logique de normalisation progressive : le remplacement commence par les artistes VFX et les comédiens de doublage, avant de s'étendre potentiellement à des tâches jugées aujourd'hui plus « nobles ». Il cite à ce titre la projection, au festival d'Annecy, de films partiellement générés par IA, malgré l'opposition de la profession.

Le repère belge : une charte plutôt qu'un vide juridique
Ce débat n'est pas propre à Hollywood ou à Paris. En Belgique francophone, la Chambre de concertation du Cinéma du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté, le 25 juin 2025, une Charte pour une utilisation responsable de l'intelligence artificielle, construite autour de la responsabilité individuelle et collective, de la transparence des usages, de l'authenticité des créations, du respect du droit d'auteur et du partage équitable des revenus.
Sur le terrain du jeu d'acteur et de la création, la charte prend une position concrète : une production ou création entièrement synthétique, présentée comme une création intégralement humaine, doit être écartée de la filière et ne peut bénéficier d'aides publiques (Centre du Cinéma, Régions, RTBF).
Une production ou création entièrement synthétique, présentée comme une création intégralement humaine, doit être écartée de la filière et ne peut bénéficier d'aides publiques.
C'est un exemple rare de traduction opérationnelle d'un principe éthique en critère d'éligibilité au financement, plus parlant qu'une déclaration de principe générale sur « la transparence ».
À retenir
- Sur trois métiers présentés comme les plus menacés, les données d'emploi disponibles montrent un impact nul (storyboard), indirect et conjoncturel (doublage), ou encore émergent et contesté (jeu d'acteur).
- La frontière technique la plus solide reste l'émotion et l'intention artistique, mais elle est activement testée, y compris publiquement (cas Tilly Norwood).
- La Belgique francophone dispose déjà d'un outil concret, la charte FWB de juin 2025, qui peut servir de base de discussion et d'auto-évaluation pour les participants à la formation.
Sources & Ressources
- Observatoire des métiers Afdas-Audiens-CNC (mai 2025). Note de conjoncture sur l'emploi et le travail des storyboarders. https://observatoires.afdas.com/sites/default/files/document-ressource/note%20storyboarders%20Afdas%20CNC%20Audiens%202025.pdf
- Observatoire des métiers Afdas-Audiens-CNC (octobre 2025). Note de conjoncture sur l'emploi et le travail des comédiens de doublage. https://observatoires.afdas.com/sites/default/files/document-ressource/Note_Conjoncture_Comedien_Doubleur_Afdas_CNC_Audiens_2025.pdf
- Afdas Les Observatoires. IA : impacts sur le métier de comédien de doublage. https://observatoires.afdas.com/actualites/ia-impacts-sur-le-metier-de-comedien-de-doublage
- Afdas Les Observatoires. Audiovisuel (synthèse des deux notes). https://observatoires.afdas.com/observatoires/audiovisuel
- CNC. Communiqué de lancement de l'Observatoire des métiers à l'heure de l'IA. https://www.cnc.fr/professionnels/actualites/audiens-lafdas-et-le-cnc-sassocient-pour-creer--lobservatoire-des-metiers-a-lheure-de-lia-dans-les-industries-culturelles-et-creatives_2389541
- Sénat français (mai 2025). Question écrite sur la protection des droits des artistes du doublage face à l'IA (JO Sénat). https://www.senat.fr/questions/base/2025/qSEQ250504454.html
- La Libre (18 janvier 2026). Entre créativité et automatisation : l'IA menace-t-elle le cinéma belge ? https://www.lalibre.be/culture/cinema/actualite/2026/01/18/entre-creativite-et-automatisation-lia-menace-t-elle-le-cinema-belge-6NZ5SN7NTZBJJJSHJD5FZ3CVBU/
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel (25 juin 2025). Charte pour une utilisation responsable de l'intelligence artificielle. https://audiovisuel.cfwb.be/intelligence-artificielle/