Palantir et la dérive technofasciste

Palantir et la dérive technofasciste

  • RN
  • mai 1, 2026
  • 11 minutes

Le 18 avril 2026, Palantir Technologies publie sur X un manifeste en 22 points inspiré du livre de son PDG Alex Karp, The Technological Republic. Le texte marque une rupture dans le discours public de la Big Tech américaine. Il ne s’agit plus de promettre des plateformes ouvertes, de connecter le monde ou d’améliorer le confort numérique. Le manifeste revendique explicitement la technologie comme instrument de puissance géopolitique, militaire et civilisationnelle.

Ce changement de ton n’est pas anodin. Il révèle une évolution plus profonde : la fusion croissante entre infrastructures numériques privées et fonctions régaliennes des États.

La question n’est plus de savoir si les systèmes autonomes existeront, mais qui les contrôlera.

Qui est Alex Karp ?

À la tête de Palantir Technologies depuis sa création, Alex Karp occupe une place singulière dans l’univers technologique américain. Docteur en théorie sociale formé en Allemagne, il combine références philosophiques, discours sécuritaire et défense assumée du hard power occidental. Son discours valorise une conception du pouvoir technologique où l’efficacité stratégique prime sur les considérations morales qu'il considère comme abstraites. Dans plusieurs interventions publiques, il critique ouvertement une partie de la Silicon Valley qu’il juge déconnectée des enjeux géopolitiques et militaires contemporains.

Derrière Karp plane aussi l’influence idéologique du cofondateur Peter Thiel, figure majeure du techno-libertarianisme américain. Thiel défend depuis longtemps une vision du monde mêlant souverainisme technologique, concentration du pouvoir économique et méfiance envers les modèles démocratiques libéraux traditionnels.

Palantir, une entreprise née dans l’appareil sécuritaire américain

Fondée en 2003 avec le soutien financier d’In-Q-Tel, le fonds d’investissement lié à la CIA, Palantir Technologies développe des plateformes capables d’agréger et d’analyser d’immenses volumes de données hétérogènes. Son nom provient directement de l’univers de Tolkien : les Palantíri sont des pierres permettant de voir à distance et de communiquer à travers l’espace.

Les logiciels Gotham et Foundry sont aujourd’hui utilisés dans des domaines variés :

  • renseignement militaire ;
  • cybersécurité ;
  • police et surveillance ;
  • gestion logistique ;
  • santé publique ;
  • analyse prédictive ;
  • administration gouvernementale.

L’entreprise présente officiellement ses outils comme des systèmes d’assistance à la décision. Dans les faits, la dépendance croissante aux systèmes algorithmiques tend progressivement à déplacer le centre de décision.

Ville traversée par des systèmes d’intelligence artificielle

La fin du récit idyllique de la Silicon Valley

Présenter Palantir Technologies comme une anomalie serait trompeur. Depuis ses origines, la Silicon Valley entretient des liens profonds avec l’appareil militaire et stratégique américain. Internet, les réseaux, les semi-conducteurs, le GPS ou certaines recherches en intelligence artificielle sont directement issus de programmes financés par la défense américaine et la DARPA. Pendant plus de vingt ans, la Big Tech a pourtant construit un récit différent : innovation ouverte, horizontalité, émancipation individuelle, neutralité des plateformes, démocratisation de l’accès à l’information.

Ce récit a largement contribué à masquer une réalité plus matérielle :

  • concentration massive du capital ;
  • dépendance aux financements militaires ;
  • extraction industrielle des données ;
  • domination des infrastructures numériques mondiales ;
  • diffusion internationale des standards américains ;
  • homogénéité sociale et culturelle des élites technologiques.

La Silicon Valley ne devient pas soudainement politique avec Palantir Technologies. Elle cesse surtout de prétendre qu’elle ne l’a jamais été.

Là où les plateformes numériques présentaient leur domination comme une conséquence indirecte de l’innovation, Palantir assume désormais explicitement la fusion entre puissance technologique, souveraineté étatique et supériorité stratégique occidentale.

Les piliers du manifeste d'Alex Karp

La technologie comme arme de survie
Le texte affirme que l’Occident entre dans une période de confrontation permanente où la supériorité technologique devient une condition de survie politique. L’innovation n’est plus présentée comme un moteur économique mais comme un instrument militaire.

La critique de l’éthique technologique
Le manifeste qualifie de « théâtraux » certains débats autour des armes autonomes et de l’intelligence artificielle militaire. L’idée avancée est simple : ces systèmes existeront quoi qu’il arrive. La véritable question stratégique serait donc moins leur existence que le pouvoir qui les contrôlera.

Lorsque Karp réduit les débats éthiques à une forme de théâtre, il sous-entend que le doute, la responsabilité ou le regard critique deviennent secondaires face aux impératifs de puissance. Or l’histoire montre que les régimes ayant placé la technologie, l’information et la décision au seul service de l’efficacité stratégique ont souvent produit une culture de propagande, une esthétique du contrôle et une créativité subordonnée à la démonstration de force. La question dépasse donc largement le cadre militaire ou géopolitique.

La réhabilitation du hard power
Le texte plaide pour un réarmement industriel et technologique massif des démocraties occidentales. Il évoque également :

  • le retour du patriotisme industriel ;
  • une coopération renforcée entre État et entreprises technologiques ;
  • une réhabilitation du service national ;
  • une mobilisation culturelle autour de la défense.

Une hiérarchisation civilisationnelle assumée
Le point 22 du manifeste concentre une grande partie des critiques. Le texte affirme que certaines cultures auraient produit des avancées décisives tandis que d’autres resteraient « dysfonctionnelles » ou « rétrogrades ». Cette vision du monde repose sur une lecture fortement hiérarchisée des civilisations et du progrès technique. Le philosophe Mark Coeckelbergh voit dans ce manifeste une forme assumée de « technofascisme ».

L’entreprise-État

À mesure que des entreprises privées deviennent indispensables :

  • aux infrastructures militaires ;
  • au renseignement ;
  • aux systèmes de santé ;
  • aux administrations publiques ;
  • aux dispositifs de sécurité ;
  • aux capacités d’analyse stratégique ;

elles ne se contentent plus de servir l’État. Elles participent directement à l’exercice de la souveraineté. Cette évolution pose une question politique centrale : que devient la démocratie lorsque les mécanismes de décision reposent sur des systèmes opaques développés par des acteurs privés ?

La souveraineté ne disparaît pas. Elle change de nature. Une partie du pouvoir migre progressivement :

  • des institutions publiques vers les infrastructures techniques ;
  • du débat politique vers les systèmes de calcul ;
  • des représentants élus vers les détenteurs des architectures algorithmiques.

Un changement d’époque

Le manifeste de Palantir Technologies ne doit pas être lu comme une simple provocation idéologique. Il marque un moment historique où une partie de la Silicon Valley abandonne définitivement le langage de la neutralité technologique pour assumer ouvertement une logique de puissance. Ce basculement dépasse largement le cas de Palantir.

Il concerne :

  • la militarisation de l’intelligence artificielle ;
  • la dépendance des États aux infrastructures privées ;
  • la privatisation croissante des fonctions régaliennes ;
  • la concentration du pouvoir informationnel ;
  • la transformation des démocraties en systèmes gouvernés par la donnée.

Le débat ne porte donc plus uniquement sur la technologie. Il porte désormais sur la forme politique du monde numérique qui se met en place.

Sources

Documents et publications

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